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Défense : la fin du tabou ESG ?

Longtemps tenue à distance par la finance durable, la défense revient au cœur du débat ESG. La guerre en Ukraine et le réarmement européen obligent investisseurs et institutions à repenser leurs critères.

par Raphaël Dosseur··9 min de lecture

Défense : la fin du tabou ESG ?

Depuis les années 2000, et plus nettement encore avec la montée des critères ESG (Environnementaux, sociaux, gouvernance) au tournant des années 2015-2020, la défense a occupé une place marginale dans la finance durable. Trop sensible pour les uns, trop exposée au risque réputationnel pour les autres, elle a été tenue à distance des portefeuilles responsables. On pouvait financer la transition énergétique, l’éducation, la santé, les infrastructures sociales ; plus difficilement les chars, les missiles ou les munitions.

Mais la guerre en Ukraine, le réarmement européen, et la montée des tensions géopolitiques ont rebattu les cartes.

Un secteur longtemps exclu des investissements responsables

La défense n’a jamais été totalement absente des marchés financiers. Les grands groupes cotés ont toujours trouvé des investisseurs, les États ont continué à commander, les banques ont financé une partie des grands programmes. Les interdictions concernaient surtout l’univers ESG, c’est-à-dire les stratégies qui prétendent intégrer des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans l’analyse des entreprises. L’AMF (Autorité des marchés financiers) rappelle que ces critères visent à évaluer une entreprise au-delà de ses seuls résultats financiers, en tenant compte de sa gestion, de ses impacts et de ses risques extra-financiers.

Cette défiance s’inscrit dans une histoire longue. Dès 1928, le Pioneer Fund excluait l’investissement dans l’armement, dans une logique d’évitement des activités jugées moralement problématiques. Dans les années 1960, la guerre du Vietnam a amplifié ce phénomène, avec les premières campagnes de dénonciation visant les entreprises liées au complexe militaro-industriel. Puis, au début des années 2000, la notion d’armes controversées a fait son apparition, notamment après l’usage des armes à sous-munitions en Irak en 2003. Les premières politiques publiques de banques françaises encadrant leurs activités dans la défense sont apparues autour du tournant des années 2010.

Cette histoire explique la défiance des investisseurs. Pendant longtemps, une partie de la finance responsable a raisonné selon une forme d’éthique de conviction : les armes sont mauvaises, donc les financer est moralement répréhensible. Cette position était cohérente, mais elle était aussi plus facile à tenir dans la mesure où les budgets militaires européens étaient en contraction et où la sécurité du continent semblait acquise.

Dans ce cadre, l’armement a longtemps été assimilé à une catégorie à part : armes controversées, risque d’atteinte aux droits humains, exportations sensibles, usage final difficile à contrôler, exposition médiatique. Même lorsque les règles ne l’interdisaient pas explicitement, beaucoup d’acteurs financiers préféraient éviter le secteur. Le think tank Bruegel résume bien ce point : les règles européennes de finance durable ne constituent pas, en elles-mêmes, un blocage général au financement de la défense ; le frein principal a souvent été le risque réputationnel et l’interprétation prudente des acteurs financiers.

Ainsi, les investisseurs ont intégré des listes d’exclusion larges, parfois sous l’effet des exigences de clients institutionnels, de la pression d’ONG ou de comités d’éthique peu enclins à différencier les différentes activités du secteur de la défense selon leur nature, leur finalité ou leur niveau de sensibilité. L’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) rappelle qu’en 2018, 63,6 % des investisseurs européens excluaient les entreprises impliquées dans la production d’armes conventionnelles de leurs portefeuilles.

Cette prudence était justifiée. La défense reste un secteur où les conséquences concrètes des produits financés sont plus sensibles que dans la plupart des autres industries. Une entreprise peut fournir des équipements de protection, des satellites, des radars ou des systèmes de cybersécurité ; elle peut aussi produire des armes létales, exporter vers des zones instables ou dépendre de clients publics dont les choix ne relèvent pas toujours des mêmes standards démocratiques. Le sujet n’a donc jamais été purement financier : il est aussi politique, juridique et moral.

 

La difficile qualification des activités de défense

Les règles sont réellement contraignantes sur les armes prohibées par le droit international. Les conventions d’Ottawa sur les mines antipersonnel et d’Oslo sur les armes à sous-munitions ont structuré les politiques d’exclusion de nombreux investisseurs. Ces catégories restent hors du champ de l’investissement responsable et continueront de l’être.

Mais au-delà de ces interdictions, les frontières sont beaucoup moins nettes. Un fabricant de composants électroniques réalisant 30 % de son chiffre d’affaires avec des clients militaires doit-il être exclu ? Un groupe produisant à la fois des drones civils et des drones militaires relève-t-il de la défense ou de la technologie duale ? Un équipementier spatial travaillant pour des agences de renseignement doit-il être traité comme un acteur militaire ? Pendant longtemps, les politiques ESG ont répondu à ces questions par des seuils de chiffre d’affaires, souvent fixés à 5 % ou 10 %. Ces seuils ont eu le mérite de la simplicité, mais ils ont aussi montré leur part d’arbitraire.

Mais l’économie de défense ne se réduit pas à une ligne claire entre civil et militaire. Elle se déploie dans des chaînes de sous-traitance profondes, des technologies duales, des composants critiques, des services numériques, du spatial, de la cybersécurité, des capteurs, de la maintenance ou de la logistique. Cette complexité oblige les investisseurs à sortir d’une logique d’exclusion automatique pour entrer dans une analyse plus fine des usages, des clients finaux et de la gouvernance.

 

L’Europe réévalue la défense

Depuis 2022, la guerre en Ukraine a rappelé à l’Europe que la sécurité n’est pas un acquis. Les débats sur la souveraineté industrielle, les stocks de munitions, la défense antiaérienne ou les drones ont replacé la défense au cœur des priorités européennes. Selon le SIPRI (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm), les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 Md$ en 2025, en hausse de 2,9 %. En Europe, la hausse a été beaucoup plus marquée : +14 % en 2025, à 864 Md$. 

Le changement a également été boursier. Thales, BAE Systems, Leonardo ou Saab ont vu leurs titres fortement progresser entre 2022 et 2024, portés par le réarmement européen et l’augmentation des commandes. Les marchés ont intégré plus rapidement le retour de la défense que les doctrines ESG.

 Cette réévaluation a conduit les institutions européennes à clarifier leur doctrine. En 2025, la Commission européenne, dans le cadre de ses travaux sur la préparation européenne de défense, a mobilisé un argument doctrinal pour justifier sa nouvelle position : l’Objectif de développement durable n° 16 des Nations Unies, consacré à la paix, à la justice et aux institutions efficaces. L’idée est simple : sans sécurité, il n’y a pas d’institutions stables ; sans institutions stables, pas de transition durable possible. La Commission précise ainsi que le cadre européen de finance durable n’exclut pas, par principe, l’investissement dans la défense. Il n’impose pas de limitation générale : les projets doivent être examinés au cas par cas, avec des garde-fous pour les armes interdites par le droit international.

La BEI (Banque européenne d’investissement) a également fait évoluer sa doctrine. Elle a élargi ses critères d’éligibilité pour financer l’industrie et les infrastructures de sécurité et de défense, en limitant le périmètre des exclusions aux activités les plus sensibles (armes et munitions). En 2025, la BEI a porté son plafond de financement à 100 milliards d’euros, dont 4 % consacrés à la sécurité et à la défense européennes.

 

Souveraineté durable ou ESG à géométrie variable ?

Cette évolution soulève une question : l’ESG est-il en train de s’adapter au contexte, ou de se diluer au gré des priorités géopolitiques ?

D’un côté, il serait difficile de défendre une conception sérieuse de la durabilité qui ignorerait la sécurité collective. Sans stabilité des États et sans protection des infrastructures critiques, les objectifs environnementaux et sociaux deviennent fragiles. La transition énergétique, la protection des chaînes d’approvisionnement ou la résilience industrielle supposent un minimum de sécurité.

De l’autre, faire entrer la défense dans le champ ESG ne peut pas signifier que tout devient acceptable. Le risque serait de transformer l’ESG en label élastique, capable d’absorber n’importe quelle priorité dès lors qu’elle est politiquement justifiée. L’IRIS souligne que le changement actuel est davantage une réévaluation pragmatique, sous pression sécuritaire, qu’une véritable réconciliation. Autrement dit, la défense redevient finançable parce que le risque stratégique de ne pas investir est devenu plus visible.

Une ouverture encadrée

La réintégration de la défense dans l’ESG suppose donc de distinguer plusieurs niveaux d’activités. Certaines restent exclues : le plan ReArm Europe maintient des restrictions sur les mines antipersonnel, les armes à sous-munitions, les armes chimiques et biologiques.

À l’inverse, certains segments peuvent plus facilement entrer dans une logique d’investissement responsable : cybersécurité, spatial, capteurs, systèmes de communication ou technologies duales. Ces activités peuvent servir des usages civils comme militaires. Le spatial illustre bien cette porosité : il relève à la fois d’un écosystème civil et d’une fonction stratégique, notamment depuis la création du commandement de l’espace au sein de l’armée de l’air française.

Le profil ESG de ces acteurs ne peut donc pas être établi à partir d’une simple étiquette sectorielle. Il dépend des usages, des clients finaux, du contrôle des exportations et des risques associés.

 

Conclusion

À terme, le débat pourrait conduire à une évolution plus profonde des cadres de finance durable. Si la durabilité désigne la capacité d’une société à se maintenir, à prospérer et à protéger ses infrastructures essentielles dans la durée, alors la sécurité ne peut plus être traitée comme un sujet extérieur à l’ESG. Elle en devient peut-être même une condition préalable.

Mais l’enjeu dépasse les seuls critères extra-financiers. Le financement des activités de défense est devenu un sujet politique et budgétaire de premier plan, dans un contexte marqué par le retour de la guerre de haute intensité et la nécessité de renforcer les bases industrielles et technologiques nationales. Cette question est d’autant plus sensible que les États européens sont financièrement contraints : ils doivent augmenter leurs dépenses de défense sans toujours disposer des marges budgétaires suffisantes.

Dans ce contexte, les investisseurs privés sont appelés à jouer un rôle plus important. Encore faut-il que le cadre soit clair. La reconnaissance du rôle stratégique de la défense ne peut pas conduire à effacer toute exigence éthique ou démocratique. Elle suppose au contraire de mieux distinguer les activités prohibées et les armements sensibles des technologies duales, des services de cybersécurité ou des capacités de soutien. C’est à cette condition que la finance pourra contribuer à l’effort de sécurité sans renoncer à ses principes de responsabilité.

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Raphaël Dosseur

Raphaël Dosseur

Analyste junior

Analyste, il appuie les travaux de veille, de recherche documentaire et de production analytique du cabinet.

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